Si vous êtes, comme nous, un scrolleur compulsif de TikTok (ou d’Instagram pour la team vieille école), vous avez sûrement déjà vu passer ces textes rythmés déclamés sur un fond de musique mélancolique. @pierre_faury, @lilubyyy ou encore @adelaidezoulikha… ces poètes en herbe ont su engendrer un réel engouement autour de leurs écrits et fédérer une vraie communauté. Entre viralité et million(s) de vues, la question se pose : quelle est la place de la poésie sur papier à l’ère de contenus aussi facilement consommables ?
Une vidéo vaut mille mots

Si l’on dit qu’une image vaut mille mots, une vidéo en vaut-elle le double ? À en croire les algorithmes, la réponse est oui. Sur les réseaux, la recette du succès paraît claire. Un texte bien ficelé, une bonne dose de rimes et d’assonances, une poignée de lyrics mélancoliques, une instrumentale bien sad (where’s my love, par exemple) et le tour est joué. Ajoutez à cela un orateur déclamant le texte avec aisance et vous obtenez la vidéo virale par excellence. Bien sûr, le tout exige un certain talent. Mais alors, déclamer un texte sur TikTok fait-il vraiment de nous un poète ?
La poésie, c’est quoi ?
Si l’on en croit la définition du CNRTL, la poésie c’est un “genre littéraire associé à la versification et soumis à des règles prosodiques particulières, variables selon les cultures et les époques, mais tendant toujours à mettre en valeur le rythme, l’harmonie et les images.” Ce trio de fin, on le retrouve sur les réseaux. Le rythme, grâce aux procédés poétiques. L’harmonie, avec la musique utilisée. Et les images, avec le format vidéo.
Poésie : on l’écrit ou on la lit ?
En réalité, la poésie est un art aussi oral qu’écrit. Il n’y a qu’à souligner son étroite frontière avec le théâtre. Si des oeuvres poétiques, comme Cahier d’un retour au pays natal (Aimé Césaire), ont été adaptées au théâtre, c’est parce qu’elles ne sont pas uniquement destinées à être lues. De la même manière que les romans sont aussi voués à être joués et (ré)interprétés au petit ou au grand écran. Ainsi, peut importe que les mots soient couchés sur papier et enjolivés dans un recueil esthétisé ou déclamés sur un air de Patrick Watson et oscillant de fyp* en fyp. Un poète publié chez Gallimard ne vaut pas forcément mieux qu’un tiktokeur qui se contente de partager ses écrits. Ce qui compte, c’est de faire valser les mots. Et d’exalter les maux.
*For you page
L’émotion décuplée

Dans un livre, le texte est brut. Des mots, seuls, à la merci de l’interprétation du lecteur. Dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux, c’est différent. On y lit un texte, certes. Mais on y ajoute aussi une musique, la plupart du temps morose. Et puis on boucle le tout avec des vidéos souvent prises sur le vif. Une fenêtre de train d’où l’on voit des paysages défiler. Le soleil qui se fond doucement dans la mer. Des voitures qui roulent à la nuit tombée. Bref, le tout contribue à un effet de nostalgie, frôlant souvent l’ambiance spleenétique.
Pourquoi les textes oraux fonctionnent ?
Comment interpréter tout ça ? D’abord, on constate que la vidéo permet de déployer des outils au service de son texte. La musique, l’image, la voix : ce sont des procédés qui permettent d’enjoliver les mots. De créer une émotion qui n’aurait pas forcément été la même que si on avait simplement lu le texte.
Pierre Faury, le (beau) parleur
Prenons l’exemple de Pierre Faury. Sur les réseaux, le champion 2023 du concours d’éloquence explose le compteur de vues grâce à ses talents de conteur, justement. Amour, mort, peur, désillusion, torpeur… il aborde ces thématiques avec finesse dans chacun de ses textes. Sa recette ? Des mots qui frappent fort, une bonne dose de paronymes et des rimes en veux-tu, en voilà. Et il faut dire que le résultat fait l’unanimité. Il suffit de jeter un œil au nombre de likes !
To read or not to read

Mais alors, la poésie est-elle vraiment en train de disparaître au profit des formats courts et viraux sur les réseaux ?
Les chiffres montrent plutôt une métamorphose qu’un effondrement. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les recueils de poèmes se vendraient moins aujourd’hui, les statistiques récentes témoignent d’un réel renouveau. En France, les ventes de livres de poésie ont bondi de 17 % entre 2022 et 2023, puis encore de 18 % entre 2023 et 2024. L’Observatoire de la librairie française note que les tirages moyens ont significativement augmenté par rapport à une décennie précédente où 600 exemplaires suffisaient pour parler de succès. Aujourd’hui, certains recueils atteignent même des dizaines de milliers d’exemplaires.
Vers une évolution naturelle du genre
Les chiffres ont parlé ! On n’assiste pas tant à une disparition des genres mais plutôt à une redistribution de la forme. Loin d’être réservée aux seuls recueils papier ou aux cercles académiques, la poésie s’exprime aujourd’hui aussi bien dans les pages d’un livre que dans un court format vidéo. Le scroll et la page imprimée ne s’excluent pas forcément l’un l’autre. Ils sont deux visages complémentaires d’un art ancien qui s’adapte à de nouveaux publics, de nouvelles temporalités et de nouvelles technologies. La poésie n’a donc pas fini de nous subjuguer, qu’elle soit écrite ou déclamée !

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