PNL : deux frères, deux fauves, les mots.

Written by:

Lyrics saccadées, mots découpés, onomatopées à volonté et instrumentales qui riment avec légèreté… En dignes représentants du cloud rap en France, Ademo et N.O.S ont vite imposé leur patte dans l’industrie musicale. Vulgaire, singulière ou tout bonnement lunaire ? Si les avis divergent, personne ne peut nier l’ascension fulgurante de des deux frères – rappelons tout de même l’exploit des 14 millions de vues en 48 heures pour le clip Au DD.

Sur fond d’instru planante, c’est bien avec les mots que PNL a réussi à avoir Le Monde ou rien. Une plume qui idolâtre la lune, une prose frôlant la névrose et un style qui tire son épingle du spleen… retour sur un succès signé Peace and Lovés.

PNL is the new Baudelaire ?

Litote, allitération, comparaison ou – plus complexe – chiasme… ces figures de styles que l’on s’acharne à retenir pour le bac de français sont souvent illustrées par des citations baudelairiennes ou rimbaldiennes. À tord (ou à raison ?), l’éducation nationale n’a pas eu le réflexe de piocher dans la tracklist de PNL. Et pourtant !

De Que La Famille (2015) à Deux Frères (2019), le duo manie les figures de style avec brio. Pour en citer quelques une, on pense notamment à l’hypallage très bien amené dans DA :

“Tes lèvres ne me font plus penser

Mes rêves ne me font plus bander.”

Ici, les verbes “penser” et “bander” devraient logiquement être interchangés. On dirait alors “tes lèvres ne me font plus bander” et “mes rêves ne me font plus penser”. À noter que la figure de style est renforcée par un parallélisme syntaxique et des assonances (”tes lèvres”, “mes rêves” / “penser”, “bander”).

Poètes (in)compris ou rappeurs accomplis ? Entre les deux, la frontière est fine… et elle se compte en figures de style. De la simple métaphore (”mon coeur, une tirelire toujours en manque de billets” – Tempête) au laborieux antanaclase (”j’suis dans ma bulle / le shit bulle” – Le monde ou rien), les deux frères n’ont pas peur de jouer avec les mots.

Antithèses, oxymores : le règne de l’opposition

Dans l’univers de PNL, les couplets introspectifs donnent le la. Sur fond d’autotune, c’est une belle occasion pour les deux frères de nous dévoiler leurs (res)sentiments, mais surtout de nous faire part de leurs conflits intérieurs. Choisir le bien ou le mal ? (”ton mal, mon bien” – Le monde ou rien) Le paradis ou l’enfer ? (”Igo, on est voués à l’Enfer, l’ascenseur est en panne au Paradis” – Le monde ou rien) La lune ou le soleil ? (”La nuit, elle trompe le soleil, le jour elle trompe la lune” – Uranus). Les rappeurs semblent bloqués dans un tiraillement constant, qui se traduit par la prédominance de l’antithèse et de l’oxymore dans leur plume.

“La paix on la préfère, on a connu la guerre” – Uranus

“J’ai pas rêvé, j’me réveille (putain d’cauchemar) – Ryuk

“Parce que ceux que j’aime ont la haine, j’suis niqué pour la vie” Zoulou tchaing

Le spleen, pas l’idéal

En bref, chaque chanson du groupe gravite autour de thématiques contradictoires. Toutes ces oppositions contribuent à créer un effet de déséquilibre, on oscille en permanence entre deux univers ; l’un idéal (le bien, le Paradis, le soleil, le rêve…) et l’autre spleenétique (le mal, l’Enfer, la lune, le cauchemar…). Dans cette opposition, le spleen semble avoir une longueur d’avance. Mélancolie, quand tu nous tiens…

Les thématiques classiques du rap, la mélancolie en plus

Trafic de drogue, solidarité, esprit de famille, femmes… les thématiques abordées par le groupe des Tarterêts ne sont pas révolutionnaires, et ne veulent pas l’être. Dans Porte de Mesrine, Ademo avoue dealer toute la journée (”j’bicrave sept sur sept, H24, en bas du hall, j’ai tant bibi”), il explique aussi être solidaire pour les siens (”pas peur d’aider un frère quand y’a heja”) dans Onizuka, et N.O.S fait une belle déclaration d’amour fraternel dans Deux Frères (”j’ai aimé mon frère plus que ma vie comme me l’a appris mon père”). Des mecs de cité, oui. Mais qui n’ont pas envie de glorifier la rue.

Si beaucoup de rappeurs évoquent une vie marquée par le trafic de stupéfiants, cette thématique est rarement abordée sous un angle mélancolique. Dans Filon, Ninho considère la bicrave comme une fierté, une activité qui l’a propulsé au sommet (”j’ai monté mon cartel tout comme Pablo” / “je m’attendais pas à ça, j’vis ma meilleure vie”). Les deux frères, au contraire, semblent n’avoir aucune fierté à parler de leur passé de dealeurs.

“J’m’écarte du bâtiment, j’ai oublié le taro du kil » – Onizuka

“Le gyro’ dans la ville, je ne crains rien loin de l’illicite” – La misère est si belle

Si on jette un œil à ce parallélisme syntaxique dans Deux Frères :

Conditionnés au fond d’un hall sur une chaise

Emprisonnés, des rêves qui brisent plus d’une chaîne”

Ici, le participe passé de “conditionner” fait écho à un déterminisme social qui pèse sur les rappeurs. D’une certaine manière, ils disent être voués à la bicrave, ce qui les “emprisonnent”. Loin d’être dépeinte comme un business fructueux, le deal est associé au mal-être, une activité qui empêchent les deux frères d’atteindre l’Idéal.

“Dans les coins sombres, j’ai mordu à l’hameçon

Dans la lumière, récité la leçon” – La misère est si belle

L’argot de cité, c’est stylé ?

“Le charme de la street, ouais gros” – Onizuka

Souvent copiés, jamais égalés, on ne retrouve l’univers des deux frères nulle part ailleurs. Et pour cause : le duo a une façon bien particulière de construire ses lyrics. Dans chaque morceau, on alterne entre néologismes, onomatopées, procédés argotiques ou encore mots étrangers. Le tout donne un joyeux bordel… et c’est plutôt mortel.

Il faut le dire : les deux rappeurs des Tarterêts s’emparent des mots, les font valser, les transforment et les déforment à leur guise. Cela donne parfois un effet bestial, presque sauvage et jamais très sage. L’exemple le plus frappant est sans aucun doute le morceau Blanka dans l’album Deux Frères.

Jetons un coup d’oeil au refrain :

J’ai les douilles, j’fais pas la catine (lé-lé-lé)

Bats les couilles si tu parles trop hmm, c’est la rue qui t’abîme

Tu connais, faudra pas déconner, c’est AD qui taquine

Coco joue pas l’kéké, humble comme Kaká

Un peu survolté, un dos louche comme Blanka

Sous jamaïca, sors un flow comme Sanka

Ici, le duo alterne entre onomatopées (”hmm”, et “lé-lé-lé”), régionalismes et anglicismes (”kéké”, “flow”), argot (”coco”) et, plus globalement, lexique familier (”bats les couilles”, “faudra pas déconner”). Ajoutez à ça les références culturelles à Sanka, Blanka ou encore le joueur de foot Kaká et vous obtenez un refrain parfaitement représentatif de l’univers de PNL. Sur fond d’airs de fumette, l’alliance des paroles crues au rythme décousu donne un effet brut et bestial, à l’image du personnage de fiction qui a donné son nom à la chanson.

La compil’ des meilleures punchlines QLF.

Plus je me rapproche du sommet, plus j’entends le ciel qui gronde.

Onizuka

Et pourquoi m’en faire ? Tellement plus bas que terre, qu’j’vois les pieds de lucifer.

porte de mesrine

Et tard le soir je traîne, en attendant que ma peine se transforme en haine.

Uranus

Pourquoi petite fleur a fané ? Elle était belle loin de la jungle, mais bon la jungle l’a rattrapée.

À l’ammoniaque

Y’a de la richesse dans nos âmes
y’a de la misère dans nos yeux.

Autre monde

De la beauté et du charme, on pense qu’on mérite pas les cieux.

Autre monde

Animal jusqu’à la mort
Madame la juge, c’est la faute au zoo.

shenmue